Inside Llewyn Davis : l'odyssée de la guigne

Synopsis

Les frères Coen brillent toujours sur la croisette, il faut dire que leur filmographie est tout bonnement impressionnante et leur source d'inspiration quasi intarissable. Nouvel objet d'admiration du génial binôme, critique et spectateurs enthousiasmés à Cannes cette année, Grand Prix du festival délivré par le jury... Que vaut Inside Llewyn Davis, histoire pathétique d'un chanteur de Folk qui avait la poisse...?

 

Critique

Encore une fois, les deux trublions du cinéma américain laissent découvrir au spectateur une écriture filmique d'une finesse incomparable, autant dans les détails pernicieux de la vie qu'ils mettent en lumière avec justesse, que dans cette quête pathétique de la reconnaissance, voyage initiatique habituellement fantasmé, ici ramené à sa consistance la plus triviale.

C'est d'ailleurs tout le talent des Coen, évoquer subtilement la trame mélancolique des vicissitudes du quotidien sans pour autant sombrer dans le pathos ou le misérabilisme, mais plutôt en extraire la veine caustique, puisque finalement la guigne est un fléau absurde, comique, un obstacle invisible, inévitable, et lorsqu'il prend un rythme cyclique devient forcément drôle pour le spectateur. Parvenir à rester parfaitement entre le registre comique et dramatique est une prouesse, un exercice dans lequel beaucoup se sont cassés les dents.

Aucune pitié donc pour le protagoniste, chanteur folk de talent sans le sou, sans amis, sans reconnaissance, dont tout projet aboutit et à des voies sans issues. Les mauvaises histoires n'ont pas de conteur bienveillant, les voyages initiatiques et les prises de risque ne portent pas forcément leurs fruits, les frères Coen mettent à mal l'American Dream, le mythe illusoire du self made man ou même le simple concept de méritocratie, tel Ulysse revenant à Ithaque sans son statut de Roi.

Comble de l'ironie, on reconnaît à la fin une voix nasillarde, celle de Bob Dylan, couperet cynique dans la narration, pendant que notre héro se fait casser la gueule dans la ruelle d'en face, un élu qui n'avait rien de plus, un candidat parmi tant d'autre... Ainsi vont nos existences, vers des sentiers éscarpés où le mérite est un concept bien abstrait.

Portrait d'un looser ? C'est bien plus que cela, les frères Coen ont compris que le talent était une chose toute relative, un trait contextuel, le génie est finalement celui qui est suffisamment avant-gardiste mais pas trop, celui qui n'a ni plus ni moins de talent qu'un autre, celui qui a su sentir son temps et son époque. Mais le talent est surtout inexistant sans le prisme de la reconnaissance, qui s'acquière ou se perd parfois, par de biens mystiques raisons, il était bienvenu de le mettre en exergue et de rire du destin, lui qui se moque si souvent des âmes égarées. Sociologie d'un génie, de Norbert Elias, éclaire parfaitement ce concept en retraçant le parcours de Mozart, porté au rang de génie selon des formes sociales bien indépendantes de sa volonté, alors qu'on oubliait dans les plages en marge du foyer, d'autres compositeurs de talent.

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