Jusqu'au 26 janvier 2014, Pier Paolo Pasolini sera à l'honneur à la cinémathèque française, pour une exposition sur la vie et l’œuvre du cinéaste italien. Plusieurs rétrospectives permettront également de redécouvrir ses films. Pour plus d'infos sur les séances, c'est par ici.

Pour cet événement, et la fascination que je porte à ce réalisateur, j'ai décidé de vous livrer une concise analyse, d'un des films encore considéré aujourd'hui, comme le plus choquant de l'histoire du cinéma. Et pourtant malgré l'aspect "scandaleux", difficile d'accès, Salò est un film complexe, qui révèle le regard très pessimiste de son auteur, sur la condition humaine, les rapports de domination, la corruption et l'autoritarisme. Une œuvre presque visionnaire, puisqu'elle s'inscrit dans une critique passerelle, entre l'époque du fascisme et la société de consommation triomphante de l'après-guerre, dont nous sommes les héritiers, constatant malgré nous un retour de bâton douloureux mais pourtant prévisible.

Salò de Pasolini ; pamphlet visionnaire contre les dangers de l'autoritarisme moderne.

Considéré comme l'un des films les plus controversé de l'histoire du cinéma, Salò n'épargne rien aux spectateurs, il sera très longtemps censuré, certains menacèrent de brûler les copies du film, à peine sorti en France (1976) et il fut très rapidement retiré de la programmation. Pourtant, au-delà de cette violence frontale qui suscite le dégoût, d'une façon intrinsèque, il décrit cette propension qu'à l'être humain à rester passif face à un quelconque ordre établit et son penchant pervers pour l'objectivation du corps comme un produit de consommation et de jouissance immédiate. Il questionne alors la possibilité du nazisme, de la dictature plus globalement, ces démons sous-jacents qui ne meurent jamais vraiment.

D'un côté, il pose très vite des questions sur la représentation de la violence au cinéma, qu'est-ce que choquer, où sont les limites ? Puis il insiste sur la décadence des sociétés d'après-guerre, le tout englobé dans une vision misanthrope globale, sur l'avenir de l'humanité. La fin du fascisme a-t-elle mis un terme à l'autocratie ? L'autoritarisme existe-t-il sous de nouvelles formes ? Car Salò, est un précieux témoin de son époque et de son contexte, sa mise en scène corrosive résulte de la vision d'un artiste, mais aussi d'une société italienne estropiée dans le passée par la dictature musolinienne, et à cette époque par la corruption et les fantômes du fascisme.

Salò de Pasolini ; pamphlet visionnaire contre les dangers de l'autoritarisme moderne.

Le film est directement inspiré de l’œuvre éponyme du Marquis de Sade, Les 120 journées de Sodome (1785), écrit en prison à La Bastille, contant les sévisses sexuels infligés à de jeunes gens par quatre hommes de pouvoir. Pasolini adapte l'histoire dans un contexte plus contemporain, mettant en scène quatre aristocrates de l’Italie fasciste, il est a noté que la république de Salò a réellement existé ; il s'agit d'une ville qui fut choisie pour être la capitale effective de la République sociale italienne, dirigée par Benito Mussolini de 1943 à 1945. Cette République de Salò, située dans le Nord de l'Italie, fut marquée par un fascisme poussé à l'extrême, complètement sur la défensive et devant son existence et sa survie à l'armée nazie, étant venue aider l'Italie envahie par les alliés en 1943. Le champs d'action de Mussolini étant réduit et très limité, les pires exactions furent commises, comme concentrées dans cet halo d'une autorité en déclin.

Mais le film est également très virulent à l'encontre du monstre engendré par l'après-guerre, palpable à la fin des années 60 en Europe dans ce que l'on nomme communément Les Années de Plomb. L'activisme politique étant d'une violence rare à cette époque, l'Italie devint le théâtre de nombreux crimes politiques.. Le réalisateur, lui-même militant d'extrême gauche, considérait alors la société italienne tout aussi totalitaire, reléguant la société de consommation à un nouveau symbole de violence et le capitalisme comme un alibi de la pseudo-démocratie bourgeoise. Mais il pointe également le doigt sur les brigades rouges, qui comme toute instance de pouvoir, usent et abusent de leur pouvoir par la violence.

Salò de Pasolini ; pamphlet visionnaire contre les dangers de l'autoritarisme moderne.

Il faut donc laisser une place importante à l'analyse contextuelle et adopter un regard distancié pour capter l'essence de ce film malgré l'ambiance nauséabonde qui peut s'en dégager. Le spectateur est réellement prit en otage et devient alors complice et voyeur d'un macabre spectacle ; celui de jeunes victimes torturées, violées, avilies sans la moindre raison, sans la moindre limite. Mais faut-il une raison à la torture, si ce n'est un sentiment de jouissance absolu du bourreau sur sa victime ?

"L'hypothèse heuristique que nous posons ici est que ces films engagent le spectateur de l'intérieur, le forcent à prendre position en tant qu'être social et politique, même si cette position consiste en un rejet catégorique. Ces œuvres portent à leur comble un certain langage cinématographique convenu, et proposent une pratique radicale et excessive. [...] Il faut témoigner non seulement du film, mais de la société qui est mis en question et de l'art qui est censé la représenter." (André Habib).

Est-ce que Pasolini va trop loin ? Finalement, il est bien difficile de se faire juge au risque de tomber dans le moralisme le plus sommaire. La sexualité et la perversion ne sont pas montrés dans le but d'exposer des fantasmes ou susciter l'envie chez le spectateur, le moment le plus controversé d'ailleurs, "Le Cercle de la merde" où les adolescents doivent ingurgiter leurs propres excréments, transgresse les codes et les tabous, il est déjà difficile d'en parler, qu'en est-il de l'exposer à l'écran ? On a pour habitude au cinéma, de suggérer la violence plus que de la montrer, pour des raisons à la fois techniques mais surtout morales. Pasolini transforme le spectateur en des témoins impuissants mais complices et voyeuristes, tout comme la scène de viol dans le film Irréversible (2002) de Gaspard Noé, où un homme passe brièvement en arrière plan et décide d'ignorer la scène dont il est témoin. L'absence de contre-champs dans "le cercle du sang" renforce ce sentiment d'impassibilité, on voit, on est forcé de voir, il n'y a aucun échappatoire et pourtant nous restons passif, nous n'avons pas le choix.

Pasolini expose alors un portrait pessimiste de l'humanité ; il est aisé de déshumaniser les masses au profit des perversions oligarchiques, il n'y a qu'un pas entre complaisance et asservissement. Le fascisme est finalement une anarchie des élites (dans le sens commun du terme et non philosophique), là où les normes, la morale, les barrières sociales et le respect sont absents, évincés. "Nous fascistes, nous sommes les véritables anarchistes... une fois que l'on s'est emparé du pouvoir bien sûr." (citation tirée du film). Pour le réalisateur, le capitalisme n'est pas moins coupable et invoque les mêmes sombres mécanismes, dans la libéralisation des pratiques sexuelles il y a une part de progrès mais aussi d’obscurantisme, dans le sens où les corps deviennent des produits, la sexualité un marché, une pratique compétitive, justifiant la domination d'une nouvelle élite et reléguant le plaisir sexuel à un acte purement individualiste, dépourvu d'érotisme ou de sensualité. La société de consommation étant, tout comme certaines scènes le suggèrent ; une façon de consommer ses propres excréments, d'en légitimer l’absorption, d'un point de vue métaphorique.

Salò de Pasolini ; pamphlet visionnaire contre les dangers de l'autoritarisme moderne.

C'est ici les limites de l'être humain qui sont questionnées lorsqu'un pouvoir, une autorité en place le permet. Des déboires qui se perpétuent tous les jours dans le monde. La souffrance supportée au travail au nom de la réussite sociale, ou les humiliations dont la presse est friande, la mise en scène des émissions de télé-réalité, la violence symbolique supportée par les inégalités croissantes . Les shows télévisés sont des espaces clos capables de transposer des maltraitances consenties, rapportent de l'argent (Koh Lanta / Fear Factor etc...). La visibilité médiatique serait-elle devenue un prétexte légitimant les humiliations ?

"Pasolini suggère ainsi un lien entre le fascisme et le joyeux amoralisme d'une certaine avant-garde artistique. Il fait également sentir que le fascisme ne doit pas être entendu au niveau de la doctrine, mais compris comme une manipulation libidinale des corps dégradés et fétichisés. Le fascisme devient alors une allégorie de la société de consommation qui exhorte continûment les sujets à épuiser tout le potentiel de plaisir que recèle leur corps. Le sadisme d'une telle société est qu'elle soumet ses sujets à un autre anonyme qui les terrorise dans l'ordre obscène du plaisir et jouit de l'impasse à laquelle conduit cet ordre." (Patrick Vande Veire, Prenez et Mangez, Ceci est votre corps, 2008)

Même si les parallèles sont risqués et peut-être un peu simplistes, on arrive toutefois à des conclusions édifiantes sur la capacité de l'être social à se conformer à des principes illogiques, amoraux, brutaux, dangereux, si une force arbitraire et prépotente l'ordonne. Le pouvoir qui aujourd'hui se présente avant tout dans le contrôle de l'image : médias, réseaux sociaux, espace occupé dans le champs médiatique etc... influence les comportements, dans ce que Guy Debord nommait La Société du spectacle.

La violence symbolique que peut renvoyer le marketing, la publicité et la mode en contrôlant indirectement les corps par les habitudes de consommation, le rythme imposé d'une vie qui met les individus en compétition permanente et déshumanise le rapport d'interdépendance et le relègue à des échanges strictement organiques.

Bref les comparaisons sont multiples, il y a dans Salo bien plus que des tableaux orgiaques libidineux, il y a une réelle déconstruction des rapports hiérarchique et de la condition animale de l'être humain, campé sur des modes d'organisation sociétaux vieux de plusieurs millénaires et qui ressurgissent cycliquement.

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